En RDC, aider les enfants à s’évader par la danse

Depuis la prise de Goma par la milice M23 en janvier 2025, l’est de la RDC traverse une nouvelle escalade de violences qui bouleverse durablement le quotidien des habitants et des structures locales. Parmi elles, Congo Street Breaking Art, une association fondée par Bboy JC Kanane pour offrir aux jeunes de Goma un espace d’expression et de refuge à travers le breakdance et les arts urbains. Désormais installé à Lubumbashi, où il tente de reconstruire un équilibre loin des siens, le danseur cherche aujourd’hui des solutions pour venir en aide aux membres restés sur place. À Goma, la danse reste plus que jamais un moyen pour de nombreux enfants d’échapper quelques instants à la violence qui les entoure. Rencontre.

Crédit photo : Congo Street Breaking Art

MAARS : Congo Street Breaking Art permet aux enfants de Goma d'avoir un lieu où ils peuvent s'évader, apprendre et danser ensemble. Comment as-tu eu l'idée de lancer cette initiative ?

Bboy JC Kanane : Nous sommes des jeunes qui œuvrent à Goma, à l’Est de la République Démocratique du Congo. On a eu l’idée de créer Congo Street Breaking Art en 2019. A cause des problèmes causés par les guerres, on s'est rendu compte qu'il y a beaucoup de jeunes qui sont passionnés d'art, mais ne savent pas où s’exprimer. L’objectif de l’association est donc d’encadrer les enfants pour les aider à développer leur esprit créatif, tout en les accompagnant dans la vie.

Crédit photo : Congo Street Breaking Art

MAARS : Tu dis que vous accompagnez les enfants dans la vie, cela prend quelle forme ?

Bboy JC Kanane : Pour l’instant, on accompagne les jeunes en leur offrant des vêtements et de la nourriture. On gère l’association à trois : il y a Claude qui s’occupe de l’administration, Charmant qui se charge de la programmation et moi, Jean-Claude, qui coordonne le projet. Avant que la guerre ne frappe la ville, on avait 30 à 40 enfants âgés entre 8 et 18 ans, qui venaient chaque jour. Désormais ça varie, mais il y a deux fois moins de passage.

Ici les danseurs sont perçus comme des voyous et des paresseux. C’est une image dont on souhaite se défaire. On essaie donc de faire un suivi avec les jeunes qui sont encore dans leurs familles pour s’assurer qu’ils vont toujours à l’école et respectent leurs parents. C’est beaucoup plus compliqué de suivre ceux qui vivent dans la rue, car on ne dispose pas d’un espace suffisant pour pouvoir les loger. On essaie de les aider à s’émanciper par la danse ou d’autres disciplines comme la menuiserie ou la peinture. Mais depuis le début de la guerre, beaucoup d’entre eux ont disparu. Actuellement, nous essayons de trouver un endroit où nous pourrions à la fois avoir un logement pour les enfants et assurer les cours de danse. 

Crédit photo : Congo Street Breaking Art

MAARS : Quel a été ton parcours jusque là ?

Bboy JC Kanane : J’ai commencé la danse en 2012 – 2013. Ma mère était la troisième femme de mon père, nous étions au total 13 frères et soeurs, dont 4 du côté de ma mère seulement. Quand il est décédé en 2017, sa famille a pris tout ce qu’on avait. J’ai alors quitté Goma pour aller en Ouganda car la situation était devenue trop compliquée. Après mon départ, je me suis retrouvé plusieurs fois à la rue, il n’y a que la danse qui m’a aidé à supporter ces moments-là. Il y avait une solidarité avec les autres danseurs et cela me permettait d’avoir un but. Si je n'étais pas discipliné dans mon art, j’aurais pu tomber dans des travers. Grâce au break, j’ai participé à des évènements et gagné des compétitions à Goma, en Ouganda et au Burundi.

Chez nous, les parents essaient souvent de dicter aux enfants ce qu’ils devraient exercer comme métier. J’essaie toujours de transmettre mon histoire aux jeunes pour qu’ils voient de près les étapes par lesquelles je suis passé, comment je me suis orienté et où j’en suis aujourd’hui. Depuis qu’on a commencé avec la formation, je suis fier de nous car malgré les galères nous sommes toujours parvenus à accompagner les jeunes. Deux d’entre-eux ont récemment gagné une compétition de danse à Kigali, au Rwanda.

Crédit photo : Congo Street Breaking Art

MAARS : Pourquoi était-ce important pour toi de lancer Congo Street Breaking Art ?

Bboy JC Kanane :  Lorsque j’ai compris la vie qu’on a dans la rue, quand on n’a pas où dormir et qu’on est confronté à des problèmes comme la drogue, je me suis dit que je ne pouvais pas rester sans agir pour les jeunes de Goma. Nous avons du potentiel, mais les institutions ne nous donnent pas la chance d’accéder à la culture. Lancer Congo Street Breaking Art était un moyen de montrer l’exemple, montrer que la danse n’est pas une activité de voyou. On doit se battre pour la nouvelle génération, montrer qu’au-delà de la guerre, à Goma il y a aussi des jeunes qui essaient de vivre de leur art.

Crédit photo : Congo Street Breaking Art

MAARS : Dans ce contexte d’instabilité extrême, comment parvenez-vous à créer un environnement sûr et structurant pour accueillir les enfants ?

Bboy JC Kanane : Avant la guerre, on travaillait avec des entreprises et des licences locales qui nous permettaient d’être rémunérés pour notre métier de danseur. On réinjectait alors une partie de l’argent dans l’association pour acheter à manger et des vêtements aux enfants. Désormais tout est bloqué, les entreprises avec lesquelles on travaillait ne sont plus là et les rebelles refusent qu’on danse dans la rue avec les jeunes. En cas d’arrestation, il y a un risque d’être enrôlé dans l’armée voire tué. 

Jusqu'à aujourd'hui la situation est très compliquée. Il y a des enfants qu’on ne voit plus, dont les habitations de fortune ont été démolies. D’autres vivaient dans des camps de déplacés. Quand on venait les voir pour danser et manger ça leur permettait d’avoir un moment où ils pouvaient s’évader et sociabiliser ensemble. Les rebels ont détruit les camps et dit aux personnes qui y habitaient de retourner dans leurs villages, c’est donc devenu beaucoup plus difficile d’accès pour nous. 

Pour essayer de maintenir notre activité, on a lancé une cagnotte. On espère enfin trouver un espace où on pourra assurer les cours de danse, loger une vingtaine de jeunes qui sont à la rue et continuer de leur fournir de la nourriture et des vêtements. On a du mal à survivre, toute la population de Goma est en difficulté, pas seulement les artistes.

Retrouvez Congo Street Breaking Art sur Instagram et leur cagnotte juste ici.

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