Liliana Al Agami : “La plupart d’entre nous n’ont pas besoin d’être représentées pour exister.”

La mode modeste loin des carcans.

Crédit photo : Rahim Rabia pour Liliana Al Agami

Créatrice de mode, Liliana Al Agami développe avec sa marque un vestiaire nourri par son parcours personnel, son rapport à l’identité et son expérience de femme portant le voile. Sans chercher à représenter une culture ou à répondre aux attentes associées à la modest fashion, elle propose des vêtements qui lui ressemblent, pensés pour des femmes multiples, en mouvement, loin des images figées souvent associées à cet univers.

Crédit photo : Rahim Rabia pour Liliana Al Agami

Si elle ne se destinait pas à la mode, l’arrêt forcé de ses études et près d’un an passé en Egypte, son pays d’origine, lui ont fait naître l’envie de créer sa propre marque. « Ce retour aux sources a été déterminant. Une forme de révélation spirituelle, mais aussi une ouverture immense sur notre héritage textile, sur la richesse de nos tissus et de nos savoir-faire. Ce que je ressentais surtout, c’était un profond décalage avec les marques dites faites pour nous. En réalité, elles ne faisaient que renforcer des stéréotypes et enfermer les femmes dans des cases : celles des voilées, des modest girls. Je parle avant tout de communication : une esthétique répétée à l’infini, très cozy, très lisse, presque figée, qui simplifie à l’extrême l’identité féminine. Comme si cette imagerie était la seule que nous voulions ou pouvions incarner, comme si nos vies se résumaient à cela. Liliana est née de ce refus. » Une démarche qui encourage l’affirmation de soi :

“Liliana c’est cette réponse : je suis arrivée et je vais rendre la personnalité de nos gos.”

Crédit photo : Rahim Rabia pour Liliana Al Agami

Pour ce faire, la créatrice envisage la marque comme un état d’esprit qu’elle matérialise en s’entourant de créatifs ayant saisit l’essence de Liliana Al Agami. « Contrairement à certaines idées reçues, Liliana n’a pas vocation à créer des vêtements égyptiens”, “arabes”, “middle-eastern” ou exclusivement liés au voile. La marque n’existe pas pour représenter une culture, une religion, un continent ou une origine en particulier. Je suis là pour parler au monde entier. Les collaborations ne reposent donc pas sur des références orientales ou sur mon pays d’origine et ce n’est pas non plus la ligne directrice de notre communication visuelle. Ce qui prime, c’est la compréhension intime de la marque : son discours, ses valeurs… Faire exister Liliana passe par le fait de s’entourer de personnes qui sont touchées, qui comprennent ou qui vivent ces réalités. »

Dévoilée en janvier dernier, la campagne HIJABI OWNS THE WORLD suit au milieu de la nuit une femme vêtue d’un hijab noir et du tee-shirt à message, conduisant à moto. Quand on parle avec Liliana du fait que cette vidéo contribue à nourrir l’imaginaire collectif de représentations de femmes voilées en action, elle rappelle qu’il s’agit de récits qui existent déjà. « Mon rôle consiste à déplacer l’angle de vue, à rediriger l’attention vers une réalité plus subtile et plus complexe. Le message HIJABI OWNS THE WORLD peut être perçu comme une provocation. Mais replacé dans un contexte où l’oppresseur et l’oppressée deviennent visibles, il apparaît plutôt comme un moyen de défense. Pour une femme qui porte le voile, la simple présence est déjà souvent interprétée comme une provocation. Affirmer HOTW, c’est dire à nos détracteurs que nous sommes lucides quant à ce que nous représentons pour eux et que nous ne flanchons pas face à cette adversité. Je n’aurais pas eu besoin de créer ce tee-shirt si je ne m’étais pas sentie indésirable. Je ne veux pas effacer mon identité, ni le fait que mon voile soit perçu comme une attaque envers une autre identité. Je ne suis contre personne, je veux simplement vivre pleinement ma liberté. »

Crédit photo : Rahim Rabia pour Liliana Al Agami

Si Liliana affirme que « La plupart d’entre nous n’ont pas besoin d’être représentées pour exister », le fait qu’elle crée de nouveaux narratifs est une manière de lutter contre une essentialisation à la fois des personnes s’habillant de manière modeste et de celles portant le voile. « Être réduite à “la voilée”, entendre des phrases comme “ah ça va, pour une voilée t’es cool”, être félicitée dix fois plus pour des gestes banals, faire du vélo, conduire une moto, porter de la couleur, comme s’il s’agissait d’actes héroïques : ces réactions révèlent à quel point les femmes voilées sont encore perçues à travers des stéréotypes nourris, entre autres, par certaines représentations existantes, y compris dans la mode dite modeste. Beaucoup de marques continuent de projeter une image uniforme : une femme voilée, minimaliste, lisse, silencieuse, cantonnée à des scènes convenues devant la tour Eiffel un matcha à la main, ou dans des ateliers domestiques.

Crédit photo : Rahim Rabia pour Liliana Al Agami

Nous ne vivons pas dans la conformité permanente. Nous sommes bruyantes, drôles, intenses. Nous aimons l’adrénaline, la science, les couleurs, la vitesse. Nous rions fort, nous crions, nous créons, nous dérangeons et nous refusons de concevoir des vêtements qui nous isolent encore davantage d’une société qui nous différencie déjà suffisamment. Je prends volontairement le contre-pied du conventionnel pour appuyer mes idées et rappeler pourquoi je suis là : faire exister des femmes entières, en mouvement, sans justification à donner. »

Crédit photo : Rahim Rabia pour Liliana Al Agami

Retrouvez les pièces de la marque Liliana Al Agami juste ici.

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