Ezek : “Ma musique pousse à la fois à danser et à réfléchir.”
« Je fais de la musique afro-futuristic-trap-star, enfin “star”, c’est plutôt moi », sourit Ezek lorsqu’il s’agit de se présenter. En pleine ascension, la rappeuse argenteuillaise, passée par Nouvelle École, dévoilera le 1er novembre prochain LA FÊTE CONTINUE, réédition de sa première mixtape, EZEK’s Party, sortie en janvier dernier. L’adeptе de l’esthétique « ghetto mais chic » revient sur l’importance de son héritage congolais, son rapport à la scène et ses ambitions pour la suite. Rencontre.
Direction artistique et photographie Thomas N. Madoki. Ezek porte des boucles d’oreilles et un haut Jean Paul Gaultier.
MAARS : Tu t’apprêtes à sortir la réédition de ta mixtape EZEK’s PARTY dans laquelle tu livres ta propre vision de la fête. Dans quelle mesure celle-ci, et plus largement la musique, est-elle aussi un espace d’expression politique, voire de lutte ?
Ezek : C’est un espace d’expression, donc forcément, ça devient un lieu de revendication. La musique est au cœur des luttes. Le son galvanise, qu’il soit engagé ou non. Par exemple, en manifestation il permet de rassembler la foule, de nourrir l’espoir. C’est donc aussi une sorte d’arme pour nous. Fêter, se célébrer, c’est une forme de liberté.
Pour qualifier la façon dont je perçois ma musique, je parle souvent d’« enjaillement psychologique », car elle pousse à la fois à danser et à réfléchir. Mon objectif ultime, c’est que les personnes qui écoutent mes morceaux s’ambiancent et ressentent un maximum de sensations. Mais je souhaite aussi que ce soit pour elles un espace de réflexion et de remise en question. À ce titre, Despo Rutti est un artiste qui m’inspire beaucoup. Sa manière d’amener les rimes, les flows qu’il utilise ainsi que sa technicité me font bouger la tête. Il aborde aussi des sujets très complexes et tabous dans sa musique. C’est le premier à m’avoir fait ressentir cela.
MAARS : La formule « Ghetto mais chic » est devenue ta signature. Que signifie-t-elle pour toi ?
Ezek : À l’origine ce n’était qu’une gimmick, mais aujourd’hui c’est devenu un mantra. Assembler les termes « ghetto » et « chic », c’est un oxymore mais ça représente tellement ma vie et celle de beaucoup d’autres personnes. J’ai grandi dans un milieu précaire, ce n’était pas simple mais en même temps j’ai vu de très belles choses. Très tôt aussi, j’ai eu le goût du luxe. Cette formule c’est pour dire « On vient de là mais on va pouvoir se permettre de vivre une vie qui en vaut la peine, de toucher du doigt ce que l’on désir obtenir », sans pour autant vivre dans le paraître car ce n’est pas sain. Je trouve que c’est chic de vivre de sa passion. Je ne pensais pas pouvoir me dire un jour que la musique me permettrait de payer mon loyer et de me nourrir. C’est une forme de réussite. C’est extraordinaire.
« Ghetto mais chic » c’est aussi une façon de dé-romantiser les codes de la rue. Comme on dit « La banlieue influence Paname, Paname influence le monde » et dans de nombreux milieux il y a une forme de ghetto-bombing. Je pense à Balenciaga, par exemple, qui se ré-approprie et esthétise complètement les codes de la rue. Au final, qui peut se permettre d’acheter leurs pièces ? On prend ce qui nous appartient pour le vendre et que ça nous soit inaccessible.
Direction artistique et photographie Thomas N. Madoki. Ezek porte des boucles d’oreilles Y/Project, un manteau SYT, un haut Jean Paul Gaultier, une jupe et une ceinture de Cocovico.
MAARS : Dans une interview pour Mosaïque tu expliques, en évoquant le passé colonial de la République démocratique du Congo, que ton héritage culturel te constitue autant qu’il te blesse. Comment exprimes-tu cela à travers ta musique ?
Ezek : C'est l'un des sujets que j'aborde le plus facilement parce que j'y suis confrontée depuis ma naissance. Je suis une enfant de la diaspora, mes parents viennent du Congo, j'y vais souvent et j'aime profondément ce pays. Pourtant, à la maison, on parlait français. Le fait que je ne sache pas parler le lingala est l'une des conséquences de la colonisation : il y a une honte à revendiquer sa culture, parce qu'on n’est pas forcément les bienvenus. C'est dommage d'en arriver là. Moi, heureusement, j’ai cette jugeote et un amour profond pour mon pays qui me poussent à me battre afin de préserver cette culture et la transmettre malgré tout. J’essaye de retranscrire cela à travers mes punchlines et les productions de mes morceaux. Mêler des sons du Congo et d'Afrique centrale à des sonorités occidentales, de la pop au hip-hop, c'est une manière de montrer que ces questions nous préoccupent. Cela passe également par le stylisme : dans certains clips je porte des ongles « Free Congo » parce que le diable se cache dans les détails. Je suis contente que de plus en plus d’artistes prennent le parti de s’engager politiquement. L’art est politique parce que c’est toi, et toi tu es quelqu’un dans cette société et tu vis certaines problématiques. Mais si tu es privilégié, tu ne vas pas forcément les revendiquer.
Direction artistique et photographie Thomas N. Madoki. Ezek porte des boucles d’oreilles et un haut Jean Paul Gaultier.
MAARS : On t’a vu apparaître aux côtés d'Heloïm sur le projet My Sozo mais aussi avec (D)Juno dans le clip de son morceau BB Bringue. Ça te fait quoi de faire partie de cette nouvelle génération d’artistes qui refusent de s'enfermer dans des cases ?
Ezek : Je suis trop contente parce qu'à une certaine période, je me sentais seule dans ma bizarrerie. Ça fait plaisir de trouver des personnes qui font des choses aussi différentes que moi. Je sens que nous avons des inspirations et des objectifs communs en termes de transmission, mais on le fait tous à notre manière, et je trouve ça beau. Je suis heureuse que des artistes comme ça puissent émerger et vivre de leur art. Aujourd'hui, grâce aux réseaux sociaux notamment, on a une plateforme de diffusion qui peut être très large. Je suis contente que toutes ces personnes puissent en bénéficier. Il y a plein de merveilleux artistes à découvrir, j’ai hâte que le monde le sache.
MAARS : TikTok est un espace où tu partages régulièrement ton style, ton univers, mais aussi une certaine part de ta personnalité. Quel rapport entretiens-tu avec cette plateforme en tant qu’artiste ?
Ezek : J’étais assez solitaire lorsque je me suis lancée sur TikTok en 2023, j’avais envie de me reconnecter avec le monde extérieur via ce canal. Je trouvais ça sympa de faire des vidéos, danser, parler de sujets what the fuck. C’est un véritable espace de lâcher prise où j’ai aussi beaucoup appris. Mais il y a un côté addictif aux commentaires, aux likes et aux statistiques. Tout ça devient vite anxiogène et il est facile de tomber dans une quête constante de performance. Malgré tout, cette plateforme m’a beaucoup aidée jusqu’à présent. Je pense en avoir fait bon usage dans la mesure où je suis parvenue à créer une communauté. Rares se font les artistes qui prennent la parole sur TikTok en montrant vraiment qui ils sont. C’est ce que j’ai essayé de faire, car je suis quelqu'un de très spontané et cela correspond avec mon identité artistique. Maintenant, il faut apprendre à gérer cette proximité, à ne pas laisser place au manque de respect, même si ça restera toujours internet. En tous cas, ma communauté me soutient coûte que coûte. Après Nouvelle École, ils ont été nombreux et nombreuses à prendre la parole pour moi et c’est ça l’objectif des réseaux sociaux aussi.
Direction artistique et photographie Thomas N. Madoki. Ezek porte des boucles d’oreilles et un haut Jean Paul Gaultier.
MAARS : Quels sont tes récents coups de cœur musicaux ?
Ezek : Ces temps-ci, je n’écoute que du Ezek c’est dommage [rires]. Plus sérieusement, en ce moment j’adore le rappeur belge Cosmoh. Sa musique a quelque chose de très frais. Dans sa manière de poser il me rappelle un peu un Zefor de 13Block. Je l’écoute le matin, ça me donne la niaque et c’est le type de son que je kiffe. J’aime aussi la douceur, genre Erykah Badu ou Cleo Sol. Je suis d’ailleurs accro à son dernier album, Gentlewoman.
MAARS : Le 14 novembre prochain aura lieu ton premier concert à La Boule Noire. Comment te sens-tu à l'approche de cette date ?
Ezek : Franchement c’est « état d’esprit famille ». Pour la première fois, je vais réunir tous les gens qui m’ont aidé à devenir qui je suis et me soutiennent depuis le début. C'est une consécration. Pour l'instant, je ne suis pas encore stressée. Je suis juste en train de vivre mon rêve. La scène est une forme d’accomplissement pour moi. Je n'ai pas tout de suite apprécié le studio, j’aime écrire et topliner mais c’est un exercice très énergivore. Sur scène, je lâche prise complètement. En tant que personne extravertie qui adore partager, communiquer et rencontrer les gens, pouvoir faire danser et chanter le public c’est génial. C’est la fête et c’est la raison pour laquelle je fais de la musique, le point culminant.
Direction artistique et photographie Thomas N. Madoki. Ezek porte des boucles d’oreilles et un haut Jean Paul Gaultier.
MAARS : Comment envisages-tu la suite ?
Ezek : Tout n’est pas calculé mais on a de grosses ambitions. Je veux continuer à faire découvrir ma musique à un maximum de personnes parce que j’ai encore pleins de trucs bizarres en réserve [rires]. J’ai aussi pour objectif de toucher l’international notamment dans le cadre d’une tournée. J'ai déjà quelques dates à Genève et en Belgique, mais je pense au Canada aussi. Récemment j’ai joué à Nantes et j’ai été choquée du nombre de personnes qui sont venues au concert. Je ne pensais pas que dans une ville que je ne sais même pas situer sur la carte il y aurait tant de personnes qui me connaissaient. C’était une expérience que je n’avais jamais vécu jusqu’à présent et j’en veux encore.
Direction artistique et photographie Thomas N. Madoki. Ezek porte des boucles d’oreilles et un haut Jean Paul Gaultier.
Talent : Ezek
Direction artistique et photographie : Thomas N. Madoki
Photo assist. : Hélène Dressen
Stylisme : Isaac Ouedraogo et Corneille Vimpy
Production : Sandra Dibansa
Marques : Jean Paul Gaultier, SYT, Y/Project
